Juliette a 20 ans et elle vit toujours chez son père.
Elle est maintenant officiellement rêveuse compulsive. Elle passe ses weekends
à vagabonder les rues de Paris, elle peut marcher des heures, elle ne se perd
jamais, car il y a toujours une station
de métro qui l’aide à s’orienter. Elle est ce soir sur les quais et regarde les
péniches amarrées. Elle aimerait vivre
dans l’une d’elle, ça lui parait très romantique, et surtout elle pourrait
s’échapper quand elle le désirerait.
Elle marche sous les ponts, mais n’est pas
très à l’aise, ça sent l’urine, un homme emmitouflé dans un sac de couchage
soulève légèrement la tête quand elle passe devant lui. Il commence à faire
nuit. Des garçons se font de l’œil et se suivent et Juliette avance derrière
eux, les suivant machinalement sur quelques pas, sans savoir où elle veut
aller. Tout ce qu’elle sait c’est qu’elle ne veut pas rentrer chez elle. Elle
veut continuer de se fondre dans la vie parisienne, se sentant légèrement vaporeuse, comme dans un nuage
d’éther. Le ciel est lourd.
Elle décide de marcher jusqu’à la fontaine Saint Michel,
où elle a l’habitude d’aller. Elle s’assoit sur les marches, allume une
cigarette, et regarde les pigeons s’affairer
devant elle. La voilà au milieu du bruit des passants, des étudiants,
des voitures. Elle réfléchit: soit elle rentre dans une librairie, soit elle va
dans un cinéma au coin de la rue, soit elle va s’assoir dans un café. Elle fait
ces choses régulièrement quand elle vient par ici, toujours seule, mais là elle
sent que la solitude lui pèse, elle aimerait qu’il soit là avec elle, et qu’ils
partagent tout ce qu’il lui a appris. Elle voudrait sentir son parfum, ça la
poursuit ce parfum, ça lui fait tourner la tête quand elle le reconnait sur
quelqu’un d’autre. Elle se demande combien de temps cette solitude va durer.
Elle ne
s’intéresse plus aux garçons autours
d’elle, car elle n’a plus que lui en tête et ça l’obsède. Où est-il en ce
moment-là? C’est le weekend, dans sa banlieue natale surement. Chez son père.
Elle croit qu’en pensant très fort a lui, il recevra les signaux.
Pourtant elle sait aussi qu’il a une vie dont elle est exclue. Il se peut même
qu’il ait une nouvelle petite amie ou qu’il soit retourné avec son ex. Bien
qu’il lui ait dit avec certitude qu’il ne se mettrait plus avec une fille
depuis la rupture qu’il a subite! Et elle, elle
est certaine que s’il devait se remettre avec quelqu’un ce serait avec
elle. C’est quand même à elle qu’il a fait écouter sa dernière démo, de son
groupe solo. Il joue de tous les instruments, il n’aime pas s’associer, il est
solitaire. Elle a écouté sa démo en marchant près de lui, en rentrant de leur
petit boulot, là où ils s’étaient rencontrés.
Elle pensait que la connexion qu’ils avaient était devenue plus forte
qu’avec tout ce qui le raccrochait au passé.
Il passait la semaine chez sa mère, dans sa ville à elle, et ils étaient
nouveaux ici. Il ne connaissait qu’elle et les autres du travail. Trois heures
par jour en soirée. Et même parfois le samedi matin. Il était impossible qu’il
ne pense pas à elle, ils étaient toujours ensemble. Bon, il allait à la fac
aussi, mais il n’avait pas beaucoup d’heures en semaine, et les fréquentations
devaient changer régulièrement. Il en parlait peu.
Le voir arriver vers elle à la station de bus la faisait
vaciller, son cœur galopait, le rouge lui montait aux joues, ça l’énervait
cette montée d’adrénaline, il devait s’en apercevoir. Lui aussi était
embarrassé, il avait des petits tics nerveux qu’elle trouvait touchant, comme
se recoiffer, la tête légèrement penchée, ou faire des petits mouvements
rapides de la tête pour déplacer les mèches de cheveux qu’il avait dans les
yeux et qui semblaient le gêner. Quand il avançait dans son pantalon moulant,
elle voyait en lui un déhanchement qu’elle trouvait sexy. Il portait sur lui une élégance qui la
troublait. Il lui faisait penser à certains des chanteurs qu’il lui avait fait
découvrir, Jim Reid, Ian Mc Cullough, et le plus important de tous, son idole a
lui, Syd Barrett. Depuis qu’elle avait
vu des photos de lui, elle en était sure, il copiait son look et ça lui allait
très bien. La noirceur de ses cheveux sur son
teint pâle lui donnait un air un peu maladif qui la séduisait.
Elle avait décidé de s’abonner au magazine de rock
branché d’où il tenait ses références musicales et cinématographiques, au début
pour s’informer de son monde, puis elle a vraiment commencé à aduler ce
magazine. Elle avait aussi découvert grâce à lui l’émission de rock de radio qui passait
toute la musique d’outre-manche qu'il aimait. Elle avait
commencé à participer à ces émissions dans l’espoir de le voir, et c’est là
qu’elle avait rencontré sa clique du weekend, ses anciens amis de lycée, de la banlieue où il avait
grandi. Elle avait timidement dit bonjour et ils l’avaient intensément regardé,
sans sourire, plutôt d’un air sérieux. Elle ne savait pas quoi en penser, mais
au moins ils ne ricanaient pas. Ils n’avaient même pas l’air amusés. Elle se doutait bien qu’il leur avait parlé
d’elle. Cela la mettait légèrement mal à l’aise. Elle se demandait bien ce
qu’il avait pu leur dire !
Il avait ouvert pour elle les portes d’un monde enchanteur,
comme Alice elle s’y promenait toujours l’esprit en éveil, et elle avait décidé
que l’Angleterre serait le pays où elle s’échapperait, avec ou sans lui.
Toutes ces pensées l’assaillaient, toujours assise sur
les marches de la fontaine. Il était temps de rentrer, pour retrouver son
unique pièce où elle se réfugiait pour s’évader.
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