Voyager dans ce bus en accordéon était bien plus
romantique que ce métro qui l'amenait de porte en porte. Il fallait ensuite
longer ce quai, un peu morbide. Le bus, lui, partait du Louvre. Ce voyage pour elle, c’était le luxe. Une
adolescente qui faisait le trajet, seule, sans but précis, juste pour le voir.
Elle avait 16 ans et le trajet ne lui faisait pas peur. Bien qu'elle préfère le
bus, elle prenait plus souvent le métro. Elle s'était habituée à changer de
ligne, à quitter sa banlieue nord, à traverser tout Paris, pour ensuite se
retrouver en banlieue sud, dans SON quartier.
Elle ne comprenait toujours pas pourquoi il avait choisi
cet endroit pour vivre. C'était aussi gris d'apparence que son quartier à elle.
Elle en avait déduit que toutes les portes de Paris devaient se ressembler.
Mais cette longue route, la sortie du métro jusqu'à sa rue, lui fichait
drôlement le bourdon. Toujours vide, toujours gris. Parfois sa voiture était
garée dans la rue du quai. Elle faisait l'effet d'une fleur au milieu d'un terrain vague. Et son cœur battait
plus fort, car cela voulait dire qu'il était là, derrière les murs du bâtiment
qui abritait sa maison.
Elle rêvait de lui et elle en voulait un comme lui. Elle passait furtivement sa porte
d'entrée, intimidée par le silence autours d'elle, la peur que cette porte
s'ouvre et qu'il apparaisse, qu'il lui dise de partir, comme ça, en la tuant
d'un coup, en la finissant. Elle se dirigeait vers le café ou la patronne,
aimable et bienveillante lui servait un café et la laissait tranquille, aussi
longtemps qu'elle le voulait.
Elle restait à
fixer la porte, fumant des cigarettes, un livre ouvert, en se disant que vraiment elle n'aimait pas ce
quartier, qu'il fallait qu’elle l'aime fort pour passer la journée là à
l'attendre, sans qu'il la connaisse, sans qu'il s'intéresse à elle. Et en
sachant que la timidité serait son plus grand obstacle. Son but c'était de
vaincre cette timidité. Mais s'il la rejetait, elle perdrait le peu de
confiance qu’elle aurait acquis en ayant fait le pas de l'approcher.
Les premières fois, elle avait décidé de venir seule.
Elle voyait d'autres filles qui semblaient habituées à venir, toutes unies.
Elle s'est vite rendue compte que le cercle lui serait fermé, juste parce que
c'était convenu comme ça, et elle était beaucoup trop sauvage pour s'intégrer à
un groupe. Sa mission à elle était solitaire, aveuglée. La porte d'entrée était
gardée jalousement, et ça l'intimidait, ça la mettait mal à l'aise car elle
n'avait pas prévu cet obstacle qui la
gênerait et la pousserait à se détourner de son but. Pour attirer l'attention
de son idole, il fallait qu'elle soit sure d'elle, souriante.
Ses pensées étaient toujours embuées de lui, et à
l'école, elle dormait. Elle prenait tellement de plaisir à rêver de lui la nuit
qu'elle se réveillait fatiguée...Elle se souvenait de tous ses rêves, les écrivaient
dans un carnet, comme des histoires, et ça se mélangeait à une fiction liée au
désir de le rencontrer. Elle avait d'autres intérêts aussi, comme écouter les
radios indépendantes, le cinéma. Elle avait découvert une radio gay qu'elle
écoutait presque religieusement le soir sous ses couvertures. Elle aimait avoir
des secrets et cette sensation d'interdit l'excitait.
Tout le plaisir elle le découvrait comme ça...Elle s'intéressait
fortement aux gestes liés à l'amour, et les garçons l'attiraient. Elle avait
commencé à voir des garçons. Elle ne tombait pas amoureuse d'eux, elle désirait
juste le contact physique. L'amour était réservé à l'image d'une personne et
c'était lui car elle n'en avait pas trouvé d'autres comme lui. Elle prenait
beaucoup de plaisir à caresser, à embrasser.
Mais son plus grand désir, c'était l'amour de cet homme. Aimer
un personnage cela l'aidait à s'assumer, mais le rencontrer ça l'aurait aidé à
comprendre, et elle voulait le remercier. Elle savait qu'il avait un impact
énorme dans sa vie, elle l'aurait aimé en frère, et elle l'aurait aimé en
amant. Elle se forgeait sa personnalité avec lui. Il ne la quitterait jamais,
ça elle en était déjà sure.
Quand elle aurait attiré l'attention de son idole, quelle
serait la suite de l'histoire? Quelques mots échangés, une bise peut être? Dans
la tête de cette adolescente, la question ne se posait pas. Il n'y avait pas
d'après. On verrait bien. Comme le reste de sa vie d'ailleurs.
Le jour où elle l’a vu pour la première fois, il marchait
d'un pas ferme, et il portait des sacs de courses. Elle leva la tête et il était là, derrière la
porte du café. Voilà l'occasion rêvée. Il fallait l'aider, le débarrasser,
l'escorter. Un "clan" de filles était là aussi, et, les jambes flageolantes,
la tête bourdonnante, le cœur battant, elle se
dirigeait vers lui, et l'air se fit plus lourd, elle pouvait le sentir
entre lui et elle.
Ils les laissèrent
porter les sacs, mais son regard ne se portait pas sur elle. Elle se sentait
défaillir, comment ne pouvait-il pas la remarquer, tous ces rêves de lui, il
avait dû les ressentir, il devait la connaitre car elle était sa sœur perdue,
une partie de son âme en dérive. Les mots sont sortis de sa bouche
maladroitement, sa voix résonnait en elle comme un jeu électronique aux piles
usées, elle se sentait gauche et faible.
Mais les mots sont sortis. Il y avait des sons qui résonnaient autour d’elle,
les voix des autres, sans qu’elle sache ce qu’il se disait. Ce n'était pas son
problème.
Ça lui a donné un peu confiance et elle est revenue, plusieurs fois,
toujours à l'écart des autres, toujours concentrée sur son but, une louve
solitaire, timide et curieuse, mélancolique. Il faisait toujours gris là où il
habitait. Comme à toutes les portes de Paris.
Le reste du temps elle flânait, elle flairait Paris, elle
suivait les étoiles dans les parcs, elle traversait les quartiers en métro et à
pied, elle marchait au bord de la seine, elle se rebellait de la routine, cette
ville lui plaisait. Elle était contente d'y être née.